Mon petit monde à moi

Mon petit monde à moi - Anatolla Aniston

J’avais l’habitude, lorsque j’étais jeune, de trouver à partir de formes et de taches, des personnages. Je le faisais aussi bien sur les murs, que sur les tâches solaires des membres de ma grand-mère. Je me rappelle lui avoir trouvé presque tous les continents sur la peau de son corps. Elle avait l’Afrique sur le bras gauche, l’Amérique du Nord sur le cou et l’Europe sur le dos. Elle avait aussi des tas d’autres pays. Cela a été une des plus belles façons d’apprendre la géographie. Lorsque je me mettais au lit le soir, j’avais pour habitude de regarder toutes les taches sur les murs, et de faire, que par mon imagination, cela devienne des petits personnages. Lorsque ma grand-mère me rejoignait, c’était ses taches sur la peau qui devenaient mes personnages. Il y avait tout un monde magique réunissant autant le monde elfique que les mille et une nuits. Autant de gnomes que de petits monstres. Il y en avait même quelques-unes qui étaient des fées. C’était selon ma grand-mère, des protectrices. Elles la protégeaient autant qu’elles me protégeaient disait-elle. J’avais grâce à cette peau, voyagé autant que mon imagination me le permettait.

J’avais bien grandi, j’avais même fini mes études. Je faisais un cadeau de Noël un peu spécial cette année-là à ma grand-mère. Je lui offrais mon premier livre, que j’avais écrit et illustré moi-même. Il venait tout juste de sortir en librairie et j’avais fait des pieds et des mains pour avoir un des premiers exemplaires pour le lui offrir. Elle me jurait n’avoir jamais été aussi contente de sa vie. La veillée se passa en faisant la lecture de mon livre. Il passait de main en main pour que chacun ait un chapitre à lire. J’attendais le lendemain pour savoir ce qu’elle en pensait. Elle a toujours été critique et avait toujours quelque chose à dire sur tout et n’importe quoi. Lorsque je prenais mon déjeuner avec elle, elle me tendit un de ses bras et me dit : Regarde ! Elle avait encore beaucoup plus de taches solaires qu’auparavant, c’est-à-dire, autant de nouvelles idées. Je restais toute l’après-midi dans le salon avec elle, un carnet dans la main à m’imaginer mille et un mondes, en ne faisant que scruter chaque tache de sa peau en leur accolant un personnage. Le jour de son décès, je regardais encore ses bras. Quelques taches avaient disparu. Les fées nous auraient-elles quittées ?