Un oncle poilu

Un oncle poilu - Anatolla Aniston

Il y a quelque chose que j’ai toujours trouvé bizarre. C’est la toison qu’avait mon oncle derrière le dos, et sur ses bras. Elle était anormalement intense. Quand il sortait de la piscine, cela lui faisait un corps de loup-garou. Il paraissait faire mi-homme, mi-animal. Je le voyais toute l’année en habit-cravate. Il était avocat, et imposait le respect. Il avait une réputation de requin pour ce qui est des affaires. Que je sache, les requins n’ont pas de poils. Cependant, c’était mon oncle, et non pas mon avocat. Il avait toujours l’habitude de venir passer ses après-midi d’été à potasser ses dossiers dans notre jardin en maillot de bain. C’est ainsi que, la première fois, alors que je n’avais que cinq ans, je me rendais compte, alors qu’il me demandait de lui passer de l’ombre solaire sur le dos, que la toison humaine était quelque chose qui allait me rebuter longtemps. Il faisait mine de me taper à chaque fois que j’exprimais le rebut par un son sortant de ma bouche, ou par une grimace. Grâce à cela, j’avais les jambes comme une panthère grâce aux bleus, tandis que lui, il ne lui manquait plus qu’à hurler comme un loup pour faire fuir tout le monde.

Au fur et à mesure du temps, on se fait aux choses. Pas dans mon cas. Je fêtais mon anniversaire en plein mois de juillet, avec tous mes camarades d’école, et tous les enfants du voisinage. Nous avions une piscine qui attirait pas mal de monde pendant l’été. Alors que ma mère découpait le gâteau, et nous servait à chacun notre part, mon oncle débarqua comme une fleur. Il m’offrait certes un très joli cadeau. Je pensais qu’il en resterait là. Non. Il se mit en maillot de bain, et plongea dans la piscine. Tous les enfants le regardaient comme une bête curieuse quand il faisait ses brasses. En sortant, ils s’écartèrent de son chemin comme s’ils lui faisaient une haie d’honneur. La plupart avaient un regard mêlé d’angoisse et de doutes. D’autres, pouffaient de rire. Il n’y avait que moi qui sentais une gêne profonde à vivre cette situation. Je sentais au fond de lui un certain contentement à semer un peu de frayeur autour de lui. Surtout quand il s’agissait d’enfants. Je rêvais de lui faire une bonne epilation à ma façon. Voilà comment on arrive à dégoûter une personne de fêter son anniversaire à jamais.